Histoire du curling

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Les débuts du curling au Québec

Posté par : Pierrot Métrailler

Lévis a accueilli au début de cette année le championnat provincial de curling masculin et féminin. Le Club de curling Etchemin, qui a ses locaux à Saint-Romuald, était l'organisateur de cette manifestation importante qui s'est tenue à l'aréna municipal de Lévis. Onze des seize finalistes (huit hommes, huit femmes) étaient affiliés au club de notre ville.


Le comité d'organisation du championnat québecois de curling 2017, de gauche à droite : François Michaud, Serge Moineau, David Bourget, Michel Blais, Réal Caron, Sébastien Guévin, Guy Roy, jean Rainville, Diane Cyr et le président du C.O. Sylvain Fecteau
Source : Club de curling Etchemin

Le curling fait donc partie de la vie de Lévis. Près de 400 membres jouent une ou plusieurs fois par semaine dans la bâtisse sise rue Saint-Robert à Saint-Romuald. Fondé en 1935, le Club de curling Etchemin a une longue histoire, mais il n'est pas le premier à avoir existé à Lévis. C'est ce que je vous propose de découvrir dans les pages qui suivent. Les recherches de Pierre Richard qui a publié en 2007 Curling... ou le jeu de galets, son histoire au Québec (1807 - 1980) aux éditions l'Harmattan m'ont permis de vous proposer ce résumé qui couvre le premier centenaire de cette histoire.

Qu'est-ce que le curling?
Pour vous présenter ce sport, je ne vais pas me référer aux règles actuelles, mais je vous propose celles de la Duddingston Curling society datées du 6 janvier 1804. Le curling est en effet un héritage de l'Écosse.
Le curling se joue sur de la glace à l'intérieur d'une enceinte définie. À chaque extrémité d'une piste mesurant entre 36 et 44 verges, on place un objet de la forme d'une quille, c'est le tee. En pratiquant avec cette marque un petit orifice dans la glace, on trace ensuite des cercles concentriques.La cible à atteindre est ainsi identifiée et le but du jeu se précise : pour une équipe donnée, il s'agit de placer le plus grand nombre de pierres à proximité de ce point central sans qu'une pierre adverse n'interfère. La partie s'achève quand une équipe a atteint la marque de 31. Chaque équipe de quatre joueurs dispose de huit pierres que l'on lance en alternance avec l'adversaire. Les pierres sont de forme circulaire et pèsent entre 30 et 60 livres. Les rôles des équipiers sont en partie définis. Le premier s'appelle lead et le meilleur curleur du groupe se nomme driver. Il a la responsabilité de diriger les manœuvres de son équipe. Tous les curleurs utilisent un balai dont l'emploi est précisé.
Malgré l'évolution que les règles connaîtront sur deux siècles, on peut se fier à cette description du jeu puisque le but sportif du curling, dans son essence, est demeuré le même. Un observateur d'aujourd'hui n'aurait aucun mal à reconnaître une partie de curling à partir des règles de 1804.

Les chasseurs dans la neige, 1595, de Pieter Brueghel l'Ancien
source: Kunsthistorisches Museum, Vienne (Autriche)
http://www.khm.at/en/collections/picture-gallery.

Du jeu traditionnel à l'émergence d'un sport écossais
Au moment de la fondation du Montreal Curling Club en 1807, ce jeu écossais a déjà deux siècles d'histoire. Les premières mentions remontent au début du XVIIe. Une question peut se poser : ce jeu est-il né en Écosse ou vient-il du Vieux Continent? Les Flamands auraient-ils été les premiers à y jouer et ces marchands l'ont-ils ensuite exporté en Écosse?
Sous l'angle étymologique, le mot pourrait dériver de l'allemand kurzweil qui traduit un amusement ou encore kluyten dérivé en kuting qui signifie jouer avec des blocs ou des balles gelées. Ces étymologies font pencher pour une origine continentale. Le tableau de Bruegel des chasseurs dans la neige (1565) alimente aussi cette origine.
Si son acte de naissance est difficilement tranchable, l'origine du jeu de curling est incontestablement écossaise, car ce sont eux qui le dotent de ses attributs sportifs : une compétition, un enjeu, des règles uniformes et écrites et un code de Fair Play. À la fin du XVIIIe siècle, le curling est complètement constitué et est un des annonciateurs de la modernité. Ces codes écrits précèdent même ceux du rugby traditionnellement reconnus comme les premiers.
Deux associations, la Muthil Society et la Duddingston Curling Society, ont contribué à cette naissance. La Muthil Society a laissé le plus ancien code écrit (règles et statuts datant de 1739). Ces textes contiennent les premières règles de comportements. Il était par exemple interdit de jurer sous peine d'une amende de deux shillings. Ce sont les premiers éléments d'éthique sportive.
De nombreux textes de différents clubs ont traversé le temps, mais il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir des règlements de jeu. C'est la Duddington Curling Society qui les émet. Ce sera le précurseur du Royal Caledonian Curling Club (RCCC), l'autorité souveraine du curling jusqu'en 1982. Aujourd'hui, la Fédération mondiale de curling (WCF) a pris le relais, mais reconnaît le RCCC comme club mère du curling.

Les Écossais immigrants
Point de départ du curling aussi au Canada, l'Écosse du XVIIIe n'est pas un pays homogène et uniforme. Le nord est une contrée inhospitalière, les Highlands peuplés par les Scottis, des descendants d'immigrants irlandais, constituent le berceau de la civilisation gaélique et sont organisés par clan. Au sud, les Lowlands, sur les terres fertiles, sont nettement plus développés et anglicisés. Le traité d'union signé avec l'Angleterre en 1707 profite beaucoup plus aux Lowlands qu'aux Highlands. Deux rébellions des Highlands (1715 et 1745) sont matées et les rebelles enrôlés dans l'armée de l'Empire. Cette organisation va se refléter sur les immigrants du Canada. Les Écossais qui viennent au Canada peuvent se classer en trois groupes :
1 . Les militaires démobilisés s'installent directement après la Conquête, reçoivent des bonnes terres et proviennent des Highlands. Le curling leur est étranger.
2 . Des Écossais tournés vers l'agriculture de condition fort modeste et très pauvres, majoritairement des Highlands, viennent ensuite coloniser une partie de l'Ontario et les Cantons-de-l'Est au Québec. Certains feront fortune, mais le curling leur est étranger.
3 . La classe d'affaires en provenance des Lowlands s'installe à partir des années 1760, elle tire derrière elle des ouvriers spécialisés. Ce sont eux qui implantent le curling au Canada. Ils ont d'énormes leviers financiers qui vont aussi contribuer au développement du sport.

Controverse sur la naissance canadienne du curling
Selon Historic Tales of Old Quebec de George Gale publié en 1920, des soldats du 78e Fraser Highlanders blessés lors de la bataille de Sainte-Foy auraient joué au curling sur la rivière Saint-Charles durant leur convalescence à l'hôpital général tout proche. On prétendit aussi que le régiment aurait fait fondre des boulets de canon pour faire les pierres.
Cette légende connaîtra une grande diffusion, notamment après la Deuxième Guerre mondiale. Même la Monnaie royale canadienne a frappé une pièce commémorative prenant la Conquête comme origine du curling au Canada. Aujourd'hui, tous les historiens qui se sont penchés sur la question réfutent cette thèse.
Tout d'abord, en vérifiant dans l'annuaire de 1842 du Grand Caledonian Curling Club, on y apprend que le curling ne fait pas partie des sports pratiqués dans les Highlands. Ce sport est uniquement pratiqué dans le sud de l'Écosse, dans les Lowlands. D'ailleurs, l'émergence du curling en Amérique du Nord passe par l'arrivée des Lowlanders.
Ensuite, pourquoi auraient-ils fondu tout de suite des boulets de canon? On jouait au curling en Écosse avec des pierres. Même si les pierres au Québec étaient trop friables, il aurait fallu plusieurs essais et erreurs pour en arriver à cette solution. Aucune source militaire ne corrobore cette thèse. Les Highlanders, en plus de ne pas connaître ce sport, trouvaient les hivers québécois beaucoup trop rudes. Finalement, on ne trouve aucune source, aucun écrit, aucune monographie des premiers clubs parlant de cette possible origine. On doit en conclure que c'est une construction du début du XXe siècle. Avant la fondation du Montreal Curling Club en 1807, on trouve une seule trace dans une correspondance de curleurs de la première heure, John B. Greenshields et John Dyle, qui évoquent des parties informelles du côté de Beauport autour des années 1805-1806 par un petit groupe d'Écossais.

Une vie associative prend forme
Avant 1815, une vie associative n'existe que dans les milieux urbains de Québec et Montréal, deux villes qui comptent moins de 15 000 habitants. Si les francophones vivent une sociabilité liée au patriotisme, les Anglais en ont une plus diversifiée et les Écossais sont exemplaires sur le sujet. Ils fondent de multiples associations culturelles ou sportives. Entre 1840 et 1880, de multiples associations voient le jour plus seulement à Québec et Montréal, mais dans d'autres villes de la province. Ainsi naissent les premières associations sportives québécoises.

"Partie de curling sur la rivière Don, Toronto" aquarelle de John G.Howard, 1836.
source: Bibliothèque et archives Canada, Acc. no 1995-255-2d.

En 1862, naît à Lévis le club Hadlow avec un total de 29 joueurs, dont 4 francophones. Il porte le nom d'un quartier de la ville. Il regroupe, entre autres, des employés du chemin de fer Grand Tronc et est situé à proximité du terminus. En 1867, il compte 42 joueurs, mais disparaît brusquement quelques années plus tard. Il n'en sera plus jamais question.
Si le Québec voit naître le premier club de curling au Canada, son rôle de pionnier s'arrête là. Dès les années 1830, la progression du sport est bien plus forte en Ontario où beaucoup plus d'Écossais s'installent.
En Écosse, le RCCC structure et développe le curling. En 1838-39, il y a 28 clubs affiliés; 30 ans plus tard, il y en aura 373. L'Écosse vit déjà l'âge d'or malgré une saison très courte. Curieusement, l'Europe continentale et les Flandres en particulier, où on a vu de lointaines expériences s'apparentant au curling, ne structurent rien qui vaille à cette époque.


"Prince Arthur Opening the Caledonia Curling Rink at Montreal", 21 mai 1870.
Source : Bibliothèque et archives Canada, Acc.no. R13133-50.

La présence militaire
Dès 1840, un premier essor du curling au Québec est le résultat de la forte présence militaire. Après les rébellions des Patriotes, la situation devient plus calme et les officiers ont plus de temps libre. On trouve diverses mentions de fers envoyés à des régiments pour qu'ils puissent jouer. De nombreux militaires viennent grossir les membres des clubs existants.
Des invitations à venir jouer paraissent dans les journaux. Des militaires employés à la fortification sud des hauteurs de Lévis fondent le Royal Engineers à Pointe-Lévis. On peut supposer que leur départ ait entraîné aussi la fin du club Hadlow. Dès 1870, les militaires qui restent après la fondation de la Confédération canadienne intègrent les clubs civils.

L'essence d'une pure sociabilité
Sur les six règles que se donne le Montreal Curling Club en 1807, trois concernent les usages festifs après-match. On y instaure le rituel de dégustation du traditionnel beef and greens copieusement arrosé de la boisson nationale : le whisky. L'enjeu n'est pas une médaille, mais l'obligation pour l'équipe vaincue de payer a Bowl of Whisky Toddy (mélange de whisky, d’eau chaude, de miel et d’épices). Le règlement du club stipulait aussi qu'on devait faire chaque mercredi un match de midi à quinze heures, mais c'est surtout les après-matchs qui étaient privilégiés selon les comptes rendus.
En 1832, par exemple lors d'une activité tenue à l'hôtel Orr de Montréal, l'addition inclut les frais suivants : une bouteille et demie de whisky, 6 bouteilles de Whisky for Toddy, 10 bouteilles de madère, 4 bouteilles de porto, 12 verres de brandy et 300 huîtres... d'autres frais s’ajoutent pour bris de verres...

Les premières compétitions
En 1836 a lieu le premier match entre Québec et Montréal. Même si le score a été perdu par l'histoire, cet épisode marque le début du processus de sportivation. Dès la deuxième moitié des années 1830, on joue régulièrement, voire tous les jours.
De nouvelles catégories se créent. On oppose les nouveaux aux anciens, les Écossais de souche aux natifs du Québec, les hommes mariés aux célibataires. Des médailles récompensent les vainqueurs. Le curling devient plus sérieux. Le RCCC structure un programme compétitif élémentaire.
Selon les prescriptions de la société mère écossaise, les matchs sont planifiés sous le mode de défis interclubs sans forcément respecter une logique régionale. Dès les années 1860, le développement du chemin de fer facilite ces organisations. Montréal jouera régulièrement à Kingston pendant que Québec retrouvera Toronto à Montréal, par exemple.
Les identités locales des clubs se renforcent également. En 1865, les clubs montréalais se dotent d'une coupe en argent emblématique d'un premier championnat de Montréal. Des parties de point game (séries d'exercices de précision) naîtront. Cette formule de jeu restera populaire jusqu'au début du XXe siècle.
Les enjeux sportifs ne signifient pas la fin des matchs amicaux à partir des catégories originales comme celles entre célibataires et hommes mariés ou entre Anglais et Écossais, mais le processus de sportivation ne s'arrête plus.
En Écosse, la création en 1838 du Royal Caledonian Curling Club unifie les forces du curling au sein d'une même fédération. L'uniformisation des règles se réalise de façon complète et un cadre juridique régit les affaires du curling. Le Canada profitera grandement de cette situation, car la présence nombreuse des Écossais fait que les échanges sont très fréquents entre les deux régions.
En 1852 est fondé le Canadian Branch qui est chargé de régir le curling entre le Haut et le Bas-Canada, qui est affilié au RCCC. La Nouvelle-Écosse obtient le même privilège. Ce changement arrive à un moment où les associations spécialisées deviennent de plus en plus populaires. Toutefois, la participation des francophones largement majoritaire dans le Bas-Canada reste anecdotique. Au départ, le Montreal Curling Club est créé pour regrouper les Écossais, voire les Britanniques, mais il y a une certaine souplesse dans les règlements. En 1853, sur les 24 membres, il y a 20 Écossais, 3 Anglais et 1 Canadien.



Le curling et les francophones
Il faut dire que ce sport est largement inconnu de la population francophone. On peut ainsi lire dans le Canadien Magazine de 1824 : « J'ai vu aujourd'hui une bande d'Écossais qui jetaient des grandes boules de fer, faites comme des bombes, sur la glace après quoi, il criaient soupe, soupe; ensuite, ils riaient comme des fous. »
À Québec, le premier francophone est un commerçant de bois, P.R. Poitras, qui entre au Quebec Curling Club en 1856. En 1861, Le Canadien signale qu'un certain Benjamin Rousseau a gagné la tabatière d'or en battant tous ses concurrents au jeu de galet de la rue Saint-Paul à Montréal. Mais ces exemples restent rares.

La pérennisation du sport
En 1870, on compte déjà deux clubs cinquantenaires, le curling fait donc preuve d'une remarquable stabilité. Deux facteurs sont importants à ce sujet. Le premier est de nature juridique. Les constitutions, statuts et règlements des associations existent sur papier et jouent un rôle structurant. Le second est plus humain et est le fait de membres qui ont fait preuve d'une persévérance exemplaire. Après tout, le curling n'est pas une activité nécessaire, mais il a traversé le temps grâce à des passionnés.
Les mouvements de membres au sein des clubs sont peu massifs. Le renouvellement se fait lentement. Ainsi, au Quebec Curling Club par exemple, en 1858, il y a deux membres qui ont plus de 30 ans d'affiliation, quatre membres âgés de 15 à 29 ans, neuf membres âgés de 6 à 14 ans et huit membres de moins de 5 ans.


Conclusion
Durant cette période pionnière, même s'il a débuté au Québec, le curling s'est développé plus lentement dans la province qu'en Ontario ou dans les Maritimes. Les foyers de peuplement écossais y ont été moins nombreux. L'activité se consolide autour de six clubs, dont un seul en dehors des villes de Montréal et Québec. Très clairement convivial au départ, le curling devient plus sportif au cours des années 1840, l'influence du RCCC se fait sentir. Simultanément avec la naissance de la Confédération canadienne, le sport est prêt à s'affirmer.

Article paru dans La Seigneurie de Lauzon (revue de la société d’histoire de Lévis) No 144.